2009–2024
Après Mullivaikkal : mémoire et justice
Le 18 mai 2009, les combats cessent à Mullivaikkal. Pour les Tamouls, rien ne se termine : près de 300 000 survivants sont internés derrière des barbelés, des milliers de personnes remises à l’armée disparaissent, et l’État célèbre une victoire sans reconnaître de victimes. Cette chronologie suit quinze ans de tension entre deux mouvements. D’un côté, la mémoire que la communauté construit malgré les interdictions : commémorations réprimées, mémoriaux détruits puis relevés, sit-in des familles de disparus. De l’autre, la justice que la diaspora et les institutions internationales tentent d’arracher : rapport du Panel d’experts de l’ONU, enquête OISL, résolutions successives du Conseil des droits de l’homme, reconnaissance du génocide par le Parlement canadien. Sans procès, à ce jour.
- Décès
Fin des combats à Mullivaikkal
Mullivaikkal, Mullaitivu
L’armée sri-lankaise prend la dernière bande de terre tenue par la LTTE, entre la lagune de Nandikadal et la mer. Des cadres politiques qui se rendent avec des drapeaux blancs, dont B. Nadesan et S. Pulidevan, sont tués ; le gouvernement annonce la mort de Velupillai Prabhakaran le 19 mai. Pour les derniers mois de guerre, le Panel d’experts de l’ONU retiendra en 2011 une estimation allant jusqu’à 40 000 morts civils ; d’autres évaluations sont plus élevées. Le 18 mai devient le jour de commémoration du peuple tamoul.
Lagune de Nandikadal près de Mullivaikkal, district de Mullaitivu, où les combats ont cessé en mai 2009 - Exil
Internement de près de 300 000 civils à Menik Farm
Vavuniya
Les survivants du Vanni sont conduits dans des camps fermés du district de Vavuniya, dont Menik Farm, le plus grand, qui compte plus de 200 000 personnes à son pic. Entourés de barbelés et gardés par l’armée, les déplacés ne peuvent pas sortir ; les organisations humanitaires ont un accès restreint. Les jeunes soupçonnés de liens avec la LTTE sont séparés de leurs familles pour « réhabilitation ». Human Rights Watch et Amnesty International dénoncent une détention arbitraire de masse. Les sorties ne commencent qu’à l’automne 2009.
Rangées de tentes du camp de déplacés de Menik Farm, près de Vavuniya, en 2009 - Diplomatie
Le Conseil des droits de l’homme félicite Colombo
Genève
Neuf jours après la fin des combats, une session spéciale du Conseil des droits de l’homme adopte, par 29 voix contre 12, une résolution présentée par le Sri Lanka lui-même. Le texte salue la « libération » des civils et l’engagement du gouvernement, et écarte toute enquête internationale ; un projet européen demandant des investigations est rejeté. Pour les Tamouls, c’est le premier signe que la justice ne viendra pas rapidement des institutions.
Salle du Conseil des droits de l’homme des Nations unies au Palais des Nations, Genève - Rapport ONU
Rapport du Panel d’experts de l’ONU
New York
Nommé en 2010 par le Secrétaire général Ban Ki-moon, le Panel d’experts présidé par Marzuki Darusman remet son rapport le 31 mars 2011 ; il est rendu public le 25 avril. Il retient des « allégations crédibles » de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, imputables au gouvernement comme à la LTTE : bombardements de zones dites sans tir et d’hôpitaux, privation d’aide, exécutions, recrutement forcé. Il estime que plusieurs dizaines de milliers de civils ont pu être tués, jusqu’à 40 000, et recommande un mécanisme d’enquête international indépendant. Colombo rejette le rapport.
Couverture du rapport du Panel d’experts du Secrétaire général de l’ONU sur le Sri Lanka, 31 mars 2011 - Médias
Channel 4 diffuse « Sri Lanka’s Killing Fields »
Londres
La chaîne britannique Channel 4 diffuse un documentaire construit sur des images filmées par des civils, des humanitaires et des soldats sri-lankais avec leurs téléphones : exécutions de prisonniers ligotés, corps de combattantes dénudées, bombardements d’hôpitaux. Projeté aux Nations unies et devant plusieurs parlements, suivi d’un second film en 2012, il donne au monde des images de ce que les rapports décrivaient et pèse dans le retournement progressif du Conseil des droits de l’homme.
Écran de télévision dans une pièce sombre, évoquant la diffusion du documentaire de 2011 sur les crimes de guerre au Sri Lanka - Commission
Rapport de la commission LLRC
Colombo
Créée en mai 2010 par le président Mahinda Rajapaksa, la commission « Leçons apprises et réconciliation » publie son rapport. Elle reconnaît des souffrances civiles et recommande d’enquêter sur certains incidents et sur les disparitions, mais exonère la politique du gouvernement et attribue l’essentiel des morts à la LTTE. Human Rights Watch, Amnesty International et l’International Crisis Group jugent la commission ni indépendante ni conforme aux standards internationaux. Ses recommandations resteront largement inappliquées.
Couverture du rapport de la Commission sri-lankaise « Leçons apprises et réconciliation », novembre 2011 - Résolution ONU
Première résolution du Conseil des droits de l’homme sur le Sri Lanka
Genève
Portée par les États-Unis, la résolution 19/2 est adoptée par 24 voix contre 15. Elle demande au Sri Lanka d’appliquer les recommandations de la LLRC et d’enquêter sur les violations du droit international humanitaire, et invite le Haut-Commissariat aux droits de l’homme à apporter son concours. Trois ans après avoir félicité Colombo, le Conseil change de position sous la pression des rapports, des images et de la mobilisation de la diaspora tamoule.
Salle du Conseil des droits de l’homme des Nations unies au Palais des Nations, Genève - Action
Élection du Conseil provincial du Nord
Jaffna
Pour la première fois, les habitants de la Province du Nord élisent leur conseil provincial, institution issue du 13ᵉ amendement de 1987. La Tamil National Alliance remporte 30 sièges sur 38 et l’ancien juge de la Cour suprême C. V. Wigneswaran devient ministre en chef. Le conseil adopte des résolutions sur le génocide et les disparus, mais ses pouvoirs restent encadrés par le gouverneur nommé par Colombo ; police et terres ne lui sont pas transférées.
Rue du centre de Jaffna en 2013, année de la première élection du Conseil provincial du Nord - Engagement
David Cameron à Jaffna pendant le sommet du Commonwealth
Jaffna
Alors que le Sri Lanka accueille le sommet des chefs de gouvernement du Commonwealth, boycotté par l’Inde, le Canada et Maurice, le premier ministre britannique se rend à Jaffna, première visite d’un chef de gouvernement étranger depuis l’indépendance. Il rencontre des déplacés et la rédaction du quotidien tamoul Uthayan, cible de nombreuses attaques. Il fixe un ultimatum : sans enquête crédible d’ici mars 2014, le Royaume-Uni soutiendra une enquête internationale.
David Cameron rencontrant des déplacés tamouls à Jaffna lors du sommet du Commonwealth, novembre 2013 - Résolution ONU
Résolution 25/1 : une enquête internationale
Genève
Par 23 voix contre 12, le Conseil des droits de l’homme charge le Haut-Commissariat de mener une enquête complète sur les violations commises par les deux parties entre 2002 et 2011. Le gouvernement sri-lankais refuse toute coopération et interdit l’accès du pays aux enquêteurs. La même année, il interdit seize organisations de la diaspora tamoule, dont plusieurs qui avaient plaidé à Genève.
Salle du Conseil des droits de l’homme des Nations unies au Palais des Nations, Genève - Action
Défaite électorale de Mahinda Rajapaksa
Colombo
Maithripala Sirisena, ancien ministre passé à l’opposition, remporte l’élection présidentielle avec 51,3 % des voix. Les électeurs tamouls du Nord et de l’Est votent massivement contre le président sortant. Le nouveau gouvernement promet un retour de l’État de droit, la restitution de terres occupées et une coopération avec l’ONU ; il obtient aussitôt le report de six mois de la publication du rapport d’enquête OISL.
Urne dans un bureau de vote lors de l’élection présidentielle sri-lankaise de janvier 2015 - Rapport ONU
Rapport OISL et résolution 30/1
Genève
L’enquête du Haut-Commissariat conclut à des violations graves des deux parties, susceptibles de constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, et recommande une juridiction spéciale hybride associant juges et procureurs internationaux. Le 1ᵉʳ octobre, la résolution 30/1, coparrainée par le Sri Lanka, est adoptée par consensus : Colombo s’engage à créer ce mécanisme judiciaire, un office des personnes disparues, une commission vérité et des réparations. Les familles tamoules y voient la promesse la plus concrète depuis 2009.
Couverture du rapport de l’enquête du Haut-Commissariat aux droits de l’homme sur le Sri Lanka (OISL), septembre 2015 - Loi
Loi créant l’Office des personnes disparues
Colombo
Le Parlement adopte la loi instituant l’Office on Missing Persons, première institution permanente chargée de rechercher les disparus, dont le nombre est estimé entre 60 000 et 100 000 depuis les années 1980, Sri Lanka figurant parmi les pays comptant le plus de cas devant le Groupe de travail de l’ONU. L’office n’entre en fonction qu’en 2018. Les familles tamoules critiquent l’absence de pouvoir judiciaire et la délivrance de certificats d’absence perçus comme une incitation à renoncer.
Première page de la loi sri-lankaise de 2016 créant l’Office des personnes disparues - Engagement
Début du sit-in des familles de disparus à Kilinochchi
Kilinochchi
Des mères et des épouses de disparus s’installent au bord de la route A9 à Kilinochchi et jurent de ne pas partir avant d’obtenir des réponses. Elles réclament la liste des personnes qui se sont rendues à l’armée en mai 2009 et une enquête internationale. Le mouvement s’étend à Vavuniya, Mullaitivu, Trincomalee et Maruthankerny. Il dépasse les 2 000 jours, ce qui en fait la plus longue protestation continue du pays ; plusieurs dizaines de mères meurent sans avoir su ce qu’il est advenu de leurs enfants.
Mères de disparus tenant les portraits de leurs proches lors du sit-in de Kilinochchi commencé en février 2017 - Engagement
Keppapilavu : les déplacés réclament leurs terres à l’armée
Keppapilavu, Mullaitivu
Chassés en 2009, les habitants de Keppapilavu, dans le district de Mullaitivu, découvrent que leurs terres sont occupées par un camp militaire. Ils s’installent devant l’entrée du camp et y restent plus de deux ans. Leur lutte devient le symbole de la question foncière du Nord-Est : des milliers d’hectares de terres privées restent aux mains de l’armée et de la marine, malgré les promesses de restitution répétées à Genève. Une partie des terres est rendue à partir de 2018, le reste demeure occupé.
Habitants de Keppapilavu manifestant devant le camp militaire installé sur leurs terres, district de Mullaitivu, 2017 - Diplomatie
Le Sri Lanka se retire de la résolution 30/1
Genève
Trois mois après l’élection de Gotabaya Rajapaksa, secrétaire à la Défense pendant la guerre, le ministre des Affaires étrangères annonce au Conseil des droits de l’homme que le Sri Lanka retire son coparrainage des résolutions 30/1, 34/1 et 40/1. Le gouvernement refuse tout mécanisme à participation internationale et promet un processus purement national. Les engagements de 2015 sont abandonnés ; les organisations tamoules demandent le renvoi du dossier devant la Cour pénale internationale.
Salle du Conseil des droits de l’homme des Nations unies au Palais des Nations, Genève - Mémoire
Destruction du mémorial de Mullivaikkal à l’Université de Jaffna
Jaffna
Dans la nuit, l’administration de l’Université de Jaffna fait démolir au bulldozer le mémorial érigé en 2019 sur le campus à la mémoire des victimes de Mullivaikkal. Des étudiants entament une grève de la faim, des commerçants baissent leurs rideaux dans tout le Nord et la condamnation est immédiate dans la diaspora. Le 11 janvier, le vice-chancelier accepte la reconstruction et pose la première pierre. Le mémorial relevé devient un lieu de rassemblement chaque 18 mai.
Mémorial de Mullivaikkal reconstruit sur le campus de l’Université de Jaffna après sa destruction en janvier 2021 - Résolution ONU
Résolution 46/1 : l’ONU collecte les preuves
Genève
Par 22 voix contre 11, le Conseil des droits de l’homme charge le Haut-Commissariat de recueillir, analyser et préserver les preuves des violations commises au Sri Lanka en vue de futures poursuites, faute de justice nationale. Ce projet dit « de redevabilité » est prolongé en octobre 2022 par la résolution 51/1. Il ouvre la voie à des procédures devant des tribunaux étrangers au titre de la compétence universelle, seule perspective judiciaire concrète pour les victimes tamoules.
Salle du Conseil des droits de l’homme des Nations unies au Palais des Nations, Genève - Reconnaissance
Le Parlement canadien reconnaît le génocide tamoul
Ottawa
La Chambre des communes adopte à l’unanimité une motion reconnaissant le génocide des Tamouls au Sri Lanka et faisant du 18 mai la Journée de commémoration du génocide tamoul. Le Canada, qui abrite l’une des plus grandes diasporas tamoules au monde, est le premier parlement national à employer ce terme ; l’Ontario avait adopté en 2021 une loi instituant une Semaine d’éducation sur le génocide tamoul. Colombo proteste. Pour les organisations tamoules, c’est un précédent à faire reconnaître ailleurs.
Le Parlement du Canada à Ottawa, qui a reconnu le génocide tamoul par une motion unanime le 18 mai 2022 - Action
Élection d’Anura Kumara Dissanayake
Colombo
Deux ans après le soulèvement populaire qui a chassé Gotabaya Rajapaksa, le candidat de gauche Anura Kumara Dissanayake remporte l’élection présidentielle, puis son mouvement obtient une majorité inédite aux législatives de novembre, y compris dans le district de Jaffna. Le nouveau pouvoir promet la restitution des terres et la révision de la loi antiterroriste, mais rejette toute enquête internationale et l’usage du terme génocide. Les revendications tamoules - vérité sur les disparus, justice, solution politique - demeurent entières.
Le Secrétariat présidentiel à Colombo, siège du pouvoir exécutif sri-lankais, après l’élection de septembre 2024